Entrevue avec Esther Lévesque-APR BIOAQUA

Pascaline : Bonjour Esther, tu es membre de l'OHMI Nunavik et écologue. Peux-tu nous parler de ton métier ?

Capture EstherEsther : Je suis professeure d'écologie végétale à l'université du Québec, à Trois-Rivières. Je fais de la recherche dans l’Arctique depuis plus de 25 ans, j'étudie la végétation, avec toutes les interactions qu'il peut y avoir en écologie. Et depuis maintenant 10 ans, je m'implique dans des projets de suivi environnemental communautaire. J'ai toujours voulu faire un retour de mes travaux vers les gens du Nord, mais je ne voyais pas comment ma recherche théorique pouvait permettre un tel lien. Donc je me suis intéressée aux petits fruits, des plantes fort intéressantes que les gens utilisent beaucoup, ce qui nous a conduits à travailler avec les communautés et à croiser nos connaissances. Esther Lévesque sur l'île de Bylot (© L. Gosselin)

Pascaline : Comment as-tu réussi à mettre en place ce genre de suivi ?

Esther : Tout a commencé pendant l'année polaire internationale, en 2007-2008, lorsque l'on a voulu comprendre la variabilité des petits fruits, à travers l’Arctique canadien ! Ambitieux… et malgré l’aide de plusieurs collaborateurs, le roulement très élevé des enseignants dans le Nord rendait difficile un projet sur le long terme.

En 2010, avec l'équipe de Monique Bernier (INRS) qui était confrontée au même constat pour l'étude de la banquise, nous avons contacté la commission scolaire Kativik et proposé d’intégrer ces projets de suivi dans le curriculum scolaire en sciences et technologie. De cette collaboration est né le programme Avativut, un projet de suivi qui est aussi un outil de formation à l’échelle de tout le Nunavik ! Le fait est que l'Arctique est très hétérogène notamment en terme de végétation, et on ne peut pas être partout, d'où l'idée de travailler avec les communautés, tout en ayant bien conscience qu'ils ont aussi d’autres choses à faire ! C'est pour cette raison qu'il faut arriver à un projet qui soit autant utile pour eux que pour nous, et c'est ce que l'on essaie de faire avec le projet BIOAQUA de l'APR 2016...

Pascaline : Justement, peux-tu nous en parler ? Comment est né ce projet ?

Esther : Et bien, après le suivi des petits fruits qui était une idée qui venait de nous, nous avons été rencontrer les communautés pour savoir ce qu'ils voulaient étudier... A Kangiqsualujjuaq, le consensus qui est ressorti des consultations, c'est qu'il y a une forte inquiétude vis-à-vis de l'impact de l'ouverture prochaine d'une mine sur la qualité de l'eau de la rivière. Il a donc été conjointement décidé de mettre en place un projet de suivi communautaire de la qualité de l'eau. C'est un projet qui est plus éloigné de ma spécialité, donc nous faisons appel à d'autres chercheurs et moi je suis là en soutien.

Pascaline : Comment va se dérouler le projet concrètement ?

Esther : Nous sommes en train de préparer un camp pour les jeunes ! C'est toute une organisation mais c'est aussi totalement unique ! Les aînés vont pouvoir parler de leurs connaissances et de ce que représente ce territoire et la rivière pour eux. Il y aura deux membres de mon équipe, José Gérin-Lajoie et Emilie Hébert-Houle, et si tout fonctionne, un jeune Inuk de Pond Inlet, Nunavut, qui a développé un suivi sur la qualité de l'eau dans son village et qui viendra aider à former les jeunes, ce sera vraiment intéressant ! La communauté insiste sur l’importance de former les jeunes aux techniques d’échantillonnage et de suivi, afin de développer une expertise locale à long terme. En soutien, notre partenaire français Jean-Pierre Dedieu va fournir la composante "cartes", ce qui devrait beaucoup plaire aux Inuit et leur permettra d'étudier leur territoire avec des outils géomatiques. Ce qui est intéressant également, c'est que nous avons lié des partenariats avec les gens du nouveau parc (Parcs Nunavik) qui sera créé à proximité et avec le centre de recherche du Nunavik (Makivik). Ces deux organismes vont également prendre des données environnementales dans le bassin-versant de la rivière George. L'objectif du camp, c'est surtout d'éveiller les jeunes au milieu qui les entoure de même que stimuler leur intérêt pour les sciences environnementales !!

Camp CriisCamp de jeunes organisé en 2013 avec les Cris de Whapmagoostui (© J.Gérin-Lajoie). Découvrez la vidéo de ce projet ici : http://youtu.be/pxYue3BNv30

Pascaline : Combien de jeunes seront impliqués ?

Esther : Il y aura environ une dizaine de jeunes qui vont passer entre 7 et 10 jours sur le terrain cet été, entre le 20 juillet et le 12 août, en fonction des disponibilités des participants et des organisateurs… José sera de passage dans la communauté en juin ou début juillet pour faire avancer l’organisation. Ce qui est motivant, c'est que la communauté est vraiment partante, ce qui s'explique probablement par la place importante qu’occupe la rivière dans les activités traditionnelles, et dans le prélèvement de nombreuses ressources alimentaires....

Pascaline : Qu'est-ce que tu aimes dans ton métier ?

Esther : J'aime surtout enseigner, voir les gens évoluer, se développer... Et le Nord me fascine, je trouve ça beau, inspirant ! Et puis c'est formidable de pouvoir rencontrer des gens qui connaissent si bien ce territoire et de pouvoir collaborer avec eux sur des problématiques environnementales signifiantes pour eux. Je ne savais pas comment le faire par le passé, cela me déroutait, mais l'ingrédient clé c'est le temps. On est dans un monde qui nous pousse à tout faire vite, mais il n'en reste pas moins que la vraie contribution prend du temps. Nous travaillons maintenant sur une approche complexe, sur les interactions avec l'écosystème et les interfaces avec l'atmosphère, le pergélisol..., donc c'est un travail qui se fait en collaboration avec d'autres chercheurs, ce qui est très stimulant, mais prend aussi beaucoup de temps ! Cela dit, je pense que l'on est dans une époque de transition vers plus d’intégration tant en science que du côté des gens du Nord, et cela me donne de l'espoir...

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